* Hausse de 25 points de base des trois taux directeurs de la BCE
* Révision à la hausse de la plupart des prévisions d'inflation
* Les économistes partagés sur un resserrement monétaire
(Actualisé avec commentaires d'analystes, précisions et contexte)
par Francesco Canepa et Balazs Koranyi
La Banque centrale européenne (BCE) a relevé ses taux directeurs jeudi pour la première fois en près de trois ans, dans l'espoir de freiner l'inflation avant que la flambée des coûts de l'énergie en lien avec la guerre en Iran ne se propage plus largement à l'ensemble de l'économie de la zone euro.
Cette décision, largement anticipée par les économistes et les marchés, intervient alors que l'inflation en zone euro est désormais bien au-dessus de l'objectif à moyen terme de 2% fixé par la BCE, tandis que la croissance économique est très faible.
Les économistes sont partagés quant à l'opportunité d'un resserrement de la politique monétaire dans un contexte de stagflation, caractérisée par une inflation élevée et une faible croissance du PIB.
Les dernières données officielles montrent que l'inflation en zone euro a à nouveau accéléré en mai, à 3,2% sur un an, tandis que le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro s'est contracté au premier trimestre 2026 - de 0,2% par rapport au quatrième trimestre 2025 - à rebours des attentes.
Alors que certains économistes voient dans la hausse des taux de la BCE une mesure de précaution, la présidente de l'institution, Christine Lagarde, a rejeté cette interprétation.
"Ce n'est absolument pas comme cela que nous avons discuté", a-t-elle déclaré lors d'une conférence de presse qui a suivi les annonces de politique monétaire de la BCE.
Elle a souligné que la hausse était une décision "évidente", qui resterait valable même dans le cas du scénario "plus modéré", l'un des quatre présentés, où l'inflation tombe sous la barre des 2% d'ici le printemps prochain.
"Si nous n'avions pas pris cette décision de politique monétaire très évidente, alors à la fin du moyen terme que nous envisageons à des fins de projection, nous serions au-dessus de notre objectif", a-t-elle déclaré.
Pour Carsten Brzeski, responsable macroéconomie chez ING, les propos de Christine Lagarde laissent présager un resserrement monétaire supplémentaire.
"L'avertissement selon lequel les pressions inflationnistes s'accentuent, ainsi que l'accent mis sur l'aggravation des effets indirects de la hausse des prix de l'énergie, laissent penser que la hausse des taux d'aujourd'hui ne sera pas la dernière", a-t-il déclaré.
"Nous suivrons attentivement toute autre conséquence de ce choc énergétique majeur", a-t-elle ajouté, réaffirmant que les décisions dépendront des données qui seront recueillies.
Malgré les réserves de certains économistes, les responsables de la BCE, dont certains avaient déjà plaidé en faveur d'une intervention en avril, ont choisi de renchérir le coût du crédit, tandis que Christine Lagarde a jugé que "si l'on laisse l'inflation hors de contrôle, il sera plus difficile de la maîtriser".
"La guerre au Moyen-Orient génère des pressions sur l'inflation, et la décision de relever les taux directeurs est robuste à un ensemble de scénarios évaluant l’évolution possible du choc et ses répercussions potentielles sur les perspectives à moyen terme pour la zone euro", écrit la BCE dans son communiqué de politique monétaire.
Les responsables de la BCE ont par ailleurs revu à la hausse leurs prévisions d'inflation pour cette année et l'année prochaine.
PREMIÈRE HAUSSE DEPUIS SEPTEMBRE 2023
La reprise du resserrement monétaire de la BCE, la première depuis septembre 2023, intervient après le choix du statu quo pendant sept réunions d'affilée et une ultime baisse des coûts d'emprunt en juin 2025.
Le taux de dépôt passe ainsi de 2,0% à 2,25%, celui du refinancement de 2,15% à 2,40% et celui du prêt marginal de 2,40% à 2,65%.
Une enquête Reuters, publiée le 3 juin, montrait que plus de 90% des économistes sondés, soit 74 sur 80, s'attendaient à une hausse des coûts d'emprunt de 25 points de base ce jeudi.
Selon les économistes interrogés avant la décision de la BCE, cette hausse attendue du loyer de l'argent vise principalement à contenir les anticipations d'inflation et à préserver la crédibilité de l'institution après sa réaction jugée tardive en 2022 à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie et la flambée des prix qui en a suivi.
Plusieurs observateurs de la BCE ont présenté cette décision comme une "hausse d'assurance", une mesure de précaution qui pourrait être annulée si les pressions sur les prix s'atténuent.
Comme à l'accoutumée, la BCE n'a rien dit pour l'avenir, s'en tenant à son message de longue date selon lequel les décisions seront prises réunion après réunion en fonction des données disponibles. Les marchés financiers s'attendent à deux hausses supplémentaires des taux dans le courant de l'année, la prochaine étant envisagée dès septembre.
Les nouvelles projections de base de la BCE concernant l'inflation sont une hausse des prix à la consommation de 3,0% cette année, 2,3% en 2027 et 2,0% en 2028, ce qui rapproche ces taux du scénario "défavorable" publié par la banque en mars.
"Les perspectives demeurent incertaines, avec des risques haussiers pour l’inflation et des risques baissiers pour la croissance économique", écrit la BCE.
"Les implications complètes de la guerre pour l’inflation et la croissance à moyen terme dépendront de l’intensité et de la durée du choc sur les prix de l’énergie, ainsi que de l’ampleur de ses effets indirects et de second tour", poursuit l'institution.
UNE DÉCISION CRITIQUÉE
Nombre d'économistes ne sont pas convaincus qu'une hausse des taux était justifiée, certains estimant que la BCE risque de resserrer sa politique monétaire dans une économie qui paie déjà un lourd tribut au conflit en Iran.
Pour Paul Donovan, chef économiste chez UBS Global Wealth Management, la BCE commet une "erreur" et elle est prisonnière d'un "état d'esprit 2022 contre-productif", faisant référence au rebond de l'inflation qui a suivi les confinements liés à la pandémie de COVID-19.
Holger Schmieding, de Berenberg, a également qualifié cette décision d'"erreur politique" compte tenu de la stagnation du marché du travail et de la faiblesse de la demande des consommateurs.
"Dans un contexte de destruction continue de la demande, la hausse temporaire inévitable des prix (...) semble peu susceptible de se transformer en un problème d'inflation prolongé qui nécessiterait une hausse des taux", a-t-il écrit dans une note.
Pour Sylvain Bersingern de Bersingéco, la BCE a fait le choix de la lutte contre l'inflation au détriment du soutien à l'activité.
"L'inflation risque d'augmenter, mais la croissance est également exposée à un risque de ralentissement", prévient Mark Wall, chef économiste pour l'Europe chez Deutsche Bank.
"Une hausse supplémentaire en septembre et c'est fini", a-t-il mis en garde.
Dans une note publiée jeudi, Asterès souligne que la hausse des taux décidée par la BCE intervient à un moment peu favorable pour l’économie française, déjà à l’arrêt, alors que les défaillances d’entreprises restent élevées et que les finances publiques demeurent sous tension.
Chez Banque Richelieu, on considère qu'en minimisant les risques pesant sur la croissance, la BCE signale qu'elle conserve une marge de manœuvre pour agir à nouveau si nécessaire.
Alexandre Perricard, président d’Uzès Gestion, note pour sa part que sans évoquer de scénario de stagflation, la BCE a souligné des risques haussiers pour l'inflation et des risques baissiers pour la croissance économique.
Certains experts, à l'image de Martin Wolburg de Generali Investments, estiment cependant que le relèvement de taux de jeudi pourrait être la dernière de l'année: "notre prévision d'"une seule hausse en 2026" dépend en grande partie d'un recul des prix de l'énergie cet été. Sans cela, une hausse en septembre serait probable", a-t-il déclaré.
La BCE de son côté a durci le ton en faveur d'une politique plus restrictive. Son économiste en chef, Philip Lane – généralement considéré comme un " colombe" en matière d'inflation – a déclaré que le choc lié à la guerre en Iran pourrait avoir une portée plus large que la crise ukrainienne, car il affecte les marchés énergétiques dans le monde et pas seulement principalement l'Europe.
Sur les marchés financiers, l'euro a reculé légèrement, tandis que les rendements obligataires européens se sont tendus modérément immédiatement après les annonces de la BCE.
(Reportage Francesco Canepa et Balazs Koranyi, avec la contribution de Claude Chendjou, édité par Benoit Van Overstraeten et Augustin Turpin)

0 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer